Signalons d'abord que devant les tribunaux, Loto-Québec ne s'est pas montrée très coopérative envers ce groupe d'ex-joueurs, puisque leurs avocats ont dû faire appel aux services de la Commission d'accès à l'information pour avoir accès à certaines informations que Loto-Québec cachait.

Et d'une certaine façon, dans ce dossier, Loto-Québec a déjà reconnu sa culpabilité, ne serait-ce qu'en acquiesçant en 2002 aux demandes de retirer l'accès aux machines de loterie vidéo dans 42% des bars et brasseries du Québec.

pierre_desjardinsÀ la suite de nombreux suicides de joueurs, le Bureau du coroner du Québec avait exprimé au gouvernement de sérieuses inquiétudes quant à la dépendance que créent ces machines. Bien que le nombre d'établissements qui en possèdent a été réduit de 42%, notons que le nombre total d'appareils, lui, n'a été réduit que de 24%. Il reste encore plus de 12 000 appareils à la portée des joueurs un peu partout à travers la province.

Le recours collectif est fait au nom de quelque 120 000 joueurs compulsifs réclamant au total 697,7 millions $ de dédommagement de la part de Loto-Québec. Même si le montant réclamé semble, à première vue énorme, il est minime par rapport aux pertes subies par ces 120 000 joueurs. En fait, le montant réclamé pour chacun de ces joueurs couvre à peine les frais de traitement que ceux-ci ont eu à subir pour contrôler leur dépendance. Il ne couvre en rien les pertes subies à cause du jeu comme tel. Il représente une somme totale d'environ 5650 $ pour les frais de traitement de chaque joueur, ce qui est bien peu considérant les coûts de traitement à vie, la somme des pertes subies au jeu - entre 75 000 $ et 150 000 $ de perte en moyenne par joueur -, et tous les dégâts que le jeu a entraînés chez eux et leur famille.

S'il fallait que Loto-Québec rembourse ne serait-ce que les pertes subies au jeu par ces joueurs, c'est environ 10 milliards $ qu'il faudrait verser. Ce qui représenterait à peu près la moitié de tous ses profits faits à ce jour. Et s'il fallait additionner à cette somme les multiples frais engagés par les joueurs et leur famille, nous arriverions à une somme de beaucoup supérieure à tout ce que le gouvernement a pu faire comme profit avec le jeu depuis 1971.

Adultes responsables

Mais, objecteront plusieurs, le joueur n'est-il pas un être adulte et responsable? Pourquoi alors toujours critiquer Loto-Québec? Et pourquoi l'État devrait-il payer pour quelqu'un qui n'a pas su contenir intelligemment sa passion du jeu? Dans un système libéral comme le nôtre, chacun n'est-il pas responsable de ses gestes? Alors, pourquoi l'État devrait-il payer pour une défaillance individuelle?

La question réelle posée est donc de savoir ici si le jeu n'est qu'un symptôme d'un problème plus profond chez l'individu, ou si l'offre de jeu est elle-même, en tant que telle, la cause du problème. Or, il est clairement établi aujourd'hui que cette maladie se développe proportionnellement à l'offre et à la disponibilité du jeu sur un territoire donné. Mais, il semblerait également que, compte tenu d'antécédents personnels, il existerait chez certains individus une prédisposition plus grande au jeu. Toutefois, et c'est là le principal problème, tant que la maladie ne s'est pas manifestée, on ne peut pas, compte tenu de l'état actuel des recherches, détecter à l'avance dans la population qui sont vraiment les individus à risque. Faut-il alors attendre que la maladie se manifeste pour agir? Ne vaut-il pas mieux mettre toutes les chances de notre côté et enrayer d'abord une offre de jeu trop grande, et cela, peu importe de savoir d'abord si le jeu est un symptôme ou une cause?

Mentionnons que 83% des appels reçus à la ligne d'aide téléphonique Jeu : aide et références concernent des problèmes liés aux appareils de loterie vidéo, dont 80 % de leurs revenus proviennent exclusivement des joueurs pathologiques. Ces appareils représentent plus de la moitié du profit total de Loto-Québec. Ces machines sont conçues spécifiquement pour garder le joueur accroché le plus longtemps possible. Au bout de six mois accroché à une de ces machines, l'utilisateur deviendra automatiquement joueur compulsif.

Finalement, je pense que tout ici est une question d'équilibre: d'un côté, nous avons Loto-Québec avec un budget gigantesque qui lui permet de contrôler à sa guise le consommateur joueur, et de l'autre nous avons le simple citoyen qui voit défiler à coeur de journée toute cette publicité racoleuse et répétitive où on lui fait miroiter des sommes mirobolantes à gagner. À la suite de cela, on voudrait que le citoyen agisse en adulte alors qu'on a tout fait pour l'infantiliser et le rendre gaga, accroché à des images de gains faciles. Autrement dit, alors que Loto-Québec fait tout pour déresponsabiliser le citoyen, on voudrait ensuite qu'il soit responsable et qu'il se prenne en mains.

Normalement, dans un régime de libre marché comme le nôtre, le rôle de l'État n'est pas d'abrutir le citoyen, mais, au contraire, de le protéger contre certains excès d'entreprises privées peu scrupuleuses qui ne pensent qu'au profit. L'État a de plus comme rôle de prémunir le citoyen contre certaines habitudes nocives, que ce soient celles du jeu, de l'alcool ou de la drogue. Il doit également contrebalancer l'effet pervers de cette malheureuse déresponsabilisation du citoyen en l'informant le plus justement possible et en lui fournissant tous les outils intellectuels nécessaires, notamment par une éducation adéquate.  Est-ce ce que fait Loto-Québec?

Pierre Desjardins, auteur, professeur de philosophie et membre de la coalition EmJEU (Éthique pour une Modération du JEU), Montréal